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Clinique de la récidive.

CLINIQUE DE LA RECIDIVE : Maintien du transfert à distance
Arnaud JODIER – Psychologue CH Camille CLAUDEL ANGOULEME


1ère JOURNEE D’ETUDE EPP SUICIDANT POITOU-CHARENTES
5 MARS – POITIERS

« Ne se suicide pas qui veut » J. Chpolianski, Des analogies entre la folie à deux et le suicide à deux, Thèse doctorat médecine, 1885.

Comment maintenir le transfert, à distance, avec le sujet suicidaire ? Le maniement à distance est-il réalisable ou souhaitable ? La carte postale, le coup de fil, le message électronique sont autant d’adresse à l’autre renversant la logique apparente du transfert. C’est aussi la question du silence de l’analysé. Car nous pouvons considérer que le sujet qui passe en consultation saura quelque chose de lui, de son fonctionnement, de ses symptômes. Ce regain de savoir passe par une tentative à deux d’analyser. En psychiatrie, l’évaluation est une analyse qui s’ignore. Par exemple, dans une étude de Laplanche et Valabrega pour la Société Française de Psychanalyse en 1960 nous pouvons lire : « Persister, selon la méthode de Freud, à presser les silencieux-passifs de parler, ne fait qu’ajouter à leur sentiment d’infériorité que motive déjà leur propre silence. Les exhortations, les appels à leur volonté de guérir augmentent leur répugnance au traitement et ne font qu’apporter de l’eau au moulin de la résistance . » Il s’agit dans cette étude d’ajuster, d’aménager le transfert dans ces situations. C’est un rappel que l’origine, l’histoire même de la psychanalyse s’est faite dans le mouvement. Le comportement du professionnel comptait autant que celui du patient. L’objectif était de retrouver ou de trouver un transfert positif c’est-à-dire une relation permettant l’échange entre le soignant et le patient. Aujourd’hui il apparaît que cette éthique soit modifiée au profit d’une autre pratique. A Angoulême donc le travail auprès des sujets suicidaires prend une nouvelle direction. Sur le plan clinique nous retrouvons les mêmes préoccupations que nous venons de citer. Je dirais même que c’est la même éthique, celle d’une conscience d’un travail à deux. Recontacter l’autre est un message du deux. Une relation n’est pas faite pour être figée mais pour la laisser évoluer. Aussi toujours dans la même étude les auteurs souligne que dans les cas de silence, de retrait l’analyste est largement invité « …à venir au devant du patient silencieux… ». Nous avons plus récemment retrouvé ces traces humaines et professionnelles auprès du psychiatre Jean Maisondieu en novembre 2012. Il était venu réfléchir avec nos coordinations sur le thème de la précarité et de la santé mentale. Chargé de l’interviewer dans la journée pour faire la synthèse des travaux il ne cessait de me dire toute l’importance du mouvement d’aller vers dans ce jeu de transfert. Pour lui c’est le contre pied du fameux concept d’empathie qui n’est qu’illusion selon son expérience. Comment se mettre à la place de ceux qui n’en n’ont pas ? Cette clinique pourrait être élargie au suicide et aux différentes techniques soignantes.
Pour moi c’est une tentative de reprendre la parole là ou elle s’est arrêtée, un peu comme sur le mode du psychotraumatisme. En effet, nous pouvons considérer l’acte suicidaire comme un temps de traumatisme. Les techniques du psychotraumatisme nous montrent bien que le defusing est ce temps ou le professionnel va essayer avec le patient de reprendre la parole ou elle a été brutalement interrompue.
Qui parle de psychotraumatisme ne peut éviter la question du concept de répétition. Nous savons aujourd’hui que la répétition a fait évoluer les pratiques professionnelles. Ainsi il est cliniquement admis de ne pas laisser le sujet en prise avec sa répétition. Cela ne va pas contre l’éthique selon l’usage qui a trop souvent était fait de cette situation psychopathologique. Il n’est pas contre indiqué que d’aller vers le sujet pour l’aider dans ce qu’il répète. Il ne s’agit pas d’un pouvoir que nous aurions pour réfracter la trajectoire d’autrui ou même de lui faire entendre la morale. Pour moi cela signifie que nous ne pouvons être témoin neutre de l’enlisement du sujet. La clinique contemporaine nous invite à faire quelque chose. C’est ce quelque chose qui peut nous amener à faire une dialectique entre créativité et éthique. Face à la tentative de mourir le soignant se doit de tenter quelque chose comme nous l’a encore récemment rappelé Jean-Louis Terra à Poitiers en janvier 2014. Ne pas tenter n’est pas soignant. Le manque de soin est une faute selon lui. D’autant plus que nous ne pouvons plus affirmer que nous ne savons pas. Les nombreuses formations, études sur la question doivent nous permettre de nous adapter plus aisément à cette situation clinique qui est du ressort de la psychiatrie. Cela aussi fait partie de la répétition. Tous les ans dans notre coordination nous faisons face à cet inquiétant discours répétitif du suicide comme étant une pratique du dehors de la psychiatrie. Même le fameux D.S.M n’a pas osé évincer le suicide de sa nomenclature. Cette expulsion de la nosographie sur le terrain relève probablement plus de l’angoisse de mort que du mépris. Nous l’espérons en tout cas. Dans le débat sur la fin de vie en France nous voyons que la prévention du suicide pourrait perdre sa pertinence. Il faut donc lutter et le dispositif de la Charente montre une volonté de ne pas céder face aux tentations d’expulser le sujet qui ne pense qu’à ca, à mourir. Méfions-nous de la pulsion de mort qui reste experte en conduite de destructivité en tout genre. La fin de vie viendrait donner une occasion de retourner sur le suicide une castration. Celle d’une impuissance à ne résoudre cette souffrance humaine, celle d’une instauration de compétition malsaine entre suicide et fin de vie. Cette division du sujet n’est pas a proprement parler efficient. Dans les années à venir le risque sera de laisser n’importe quel citoyen dans le choix d’une mort clandestine pour reprendre le mot de Philippe Ariès . Il y aurait ceux qui demanderaient à mourir mais qui dépendraient dont ne sait quoi ou qui. Une autorisation de mourir en quelque sorte. De l’autre côté ceux qui sont presque mort et qui ne s’autoriseraient que d’eux-mêmes mais dans la clandestinité. Cela reviendrait à instaurer une pulsion de pouvoir (ou d’emprise selon la langue allemande) en matière de droit de vie et de mort. Ces débats me font songer à l’excellent livre de René Major, Le discernement . Ce débat de 1984 entre la philosophie, le droit, la psychanalyse et la biologie reste d’une incroyable actualité. Je cite « L’évolution du Vivant est fonction de son aptitude à discerner le mort au cœur de la vie et la vie comme maladie de la mort. »
Dans ma pratique j’utilise le téléphone et autre média relevant du champ du transfert. Il y a bien du transfert durant toute la vie du soin. De son origine jusqu’à la fin. Quand un patient est hospitalisé après une tentative de suicide il m’est arrivé de le contacter pour prendre de ses nouvelles et faire un entretien. Quand il sort et qu’il ne vient pas au rendez vous proposé je l’appelle. Le sujet l’accepte d’autant plus que cela à été posé dans le cadre de la rencontre. Je n’ai trouvé aucun étonnement ou indignation quant au faux débat sur l’intimité. Car c’est là aussi un débat relevant du sophisme. L’intimité du sujet est déjà partagée dès lors que le sujet est reçu et que le soignant ouvre un dossier. Cette intimité est déjà travaillée, elle continue à exister même quand le sujet n’est pas là physiquement. Ces petits propos, trop courts, visent à faire sentir que face à la récidive du sujet en état de suicide nous pouvons utiliser le transfert, à distance en faisant exister le sujet par des techniques transitionnelles sur le mode clinique de Winnicott. Recontacter l’autre s’est lui donner une valeur dans sa souffrance. Lui éviter peut être de mourir en toute clandestinité.

Bibliographie :
J. LAPLANCHE et J.-F. VALABREGA, Le silence de l’analysé, Société Française de Psychanalyse, Paris, Jacques Dupont Imprimeur, 1960, page 4.
Ph. Ariès, L’homme devant la mort, Paris, Editions du Seuil, Points, Histoire, Tome 1, 1985, Page 18.
R. Major, Le discernement, Paris, Aubier, 1984.

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