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Amour virtuel et souffrance psychique chez l’adulte.

14ème Journée d’Etudes Coordination Territoriale de la VienneRetour ligne automatique
« La prévention du suicide un monde connecté » - 27 janvier 2015 La Hune Saint-Benoît

Texte lu par Patrick RIVIERE suite à mon absence. Merci à toi.

AMOUR VIRTUEL ET SOUFFRANCE PSYCHIQUE CHEZ L’ADULTERetour ligne automatique
(LES ANACLITIQUES )

I. INTRO Retour ligne automatique
Des lettres aux correspondances en passant par les petites annonces l’Amour a toujours cherché sa voie. Internet représente parfaitement cette interface, un entre deux pour amoureux cherchant à partager leur désir. Internet lui donnerait enfin sa voie, un nouveau langage effaçant les étapes douloureuses d’une rencontre. L’existence de l’entre deux en amour, cela n’est pas une découverte mais internet représente, incarne cette configuration d’une manière flagrante. Retour ligne automatique
Pour autant, internet est-elle la réponse à l’Amour, le compromis idéal ? La conférence n’y répondra pas car l’Amour est une thématique d’échec . Quiconque tente de s’y frotter par des explications ou autres élaborations provoque une chaine associative selon Jacques Lacan. C’est-à-dire qu’un mot en appelle un autre et c’est l’infini, la perte du sujet d’origine. Aujourd’hui donc, chacun a la possibilité de développer une relation amoureuse sans vis-à-vis, avec ses mots à lui. En retour il espérera recevoir un message de réponse. Ainsi la connexion établie, la naissance d’une relation deviendra un magnifique espoir. Le pédopsychiatre et psychanalyste Winnicott disait que nos mères transformaient selon une alchimie d’amour connue que d’elles nos cris d’enfants terrorisés par la nuit ou par effroi d’abandon en appel. Appeler plutôt que crier. Le téléphone est dépassé par internet. Nous ne crions plus, nous tapons sur clavier l’amour. Retour ligne automatique
Internet diffère l’émotion par un écrit électrique, un cri électrique pour prolonger le mot de Winnicott. Car c’est bien là l’idée que je vais défendre : internet fait revenir les amoureux aux cris sans en avoir conscience. L’état psychique dans lequel cela risque de les plonger sera traité en conclusion. Retour ligne automatique
En clinique mes consultations sont différentes selon l’endroit où j’interviens. J’ai la chance de voir où l’Amour mène dans sa forme extrême en écoutant des personnes sous mains de justice. Par exemple les violences conjugales sont des passages à l’acte ou souvent il est impossible de les dissocier de l’Amour. Ici, il faut comprendre que la réduction à l’acte est toujours une impasse clinique. Si nous n’interrogeons pas le lien d’amour dans ces situations-là nous sommes piégés par les représentations sociales qui sont aujourd’hui clivés et binaires comme le langage des ordinateurs. C’est-à-dire 0/1, le bon, le mauvais. Alors dans la semaine je rencontre des adultes dans leur rapport à l’Amour dans sa réalité la plus crue et d’autres qui sont perdue dans une détresse toute virtuelle. Je m’interroge : la différence entre réalité et virtuel chez l’adulte devrait être ressentie. Car l’enjeu de nos débats depuis ce matin est bien celui-ci : deux dimension s’offrent à nous la réalité ou le virtuel. Comment pouvons-nous tomber amoureux sans voir, sans toucher, sans entendre, sans sentir ? Pourquoi la rupture amoureuse virtuelle peut pousser le sujet au suicide ? Pour traiter, mettre en forme cette longue introduction j’avais plusieurs options : une étude de cas, la forme la plus classique. Ou bien au travers d’une narration type roman ou correspondance. Et même compiler et d’analyser quelques fragments d’intimité sur internet. Des morceaux de vie sur forum ou autres réseaux. Il suffit de regarder comme un voyeur, non par le trou de la serrure mais sur écran. J’ai finalement choisi un remarquable film, un autre écran : un film de Won Kar-wai 2046. Retour ligne automatique
Plantons le décor, 2046 est le dernier épisode d’une trilogie sur les impasses de l’amour. Nous voyons sur trois films un homme errant dans ses propres ombres à la recherche d’une autre solution que le désespoir. Bien loin des clichés, le dernier film nous propose une métaphore de l’Amour virtuelle : quand l’Amour du couple s’évade est-ce possible de la transférer sur un autre homme ou femme ? 2046 est une métaphore du monde virtuelle. Puis-je aimer autrement, puis-je aimer en me comportant enfin comme un homme moderne ? A distance, l’amour me soulagera t’elle, internet serait-t-il le filtre nécessaire pour ne pas y reproduire les blessures assassines ? Retour ligne automatique
Rentrons dans le vif du sujet, bien assis devant l’écran, regardons deux scènes de ce film que nous commenterons cliniquement.

II. 2046, VON KAR-WAIRetour ligne automatique
SCENE I : Commentaires : Cette séquence filme plusieurs thèmes d’humains s’essayant à une tentative de connexion de leurs sentiments. Cet homme revient de 2046, c’est-à-dire de l’Amour avorté. Il va alors se retourner vers une première solution pleine de résilience, celle de dépasser la mère qui nous appris à appeler plutôt que crier. Crier, appeler puis garder. Cet homme se rappelle « Qu’autrefois quand on avait un secret qu’on ne voulait confier à personne, on allait sur la montagne creuser un trou dans le tronc d’un arbre pour y chuchoter son secret, puis on reboucher le trou avec de la terre. Alors, le secret était bien gardé pour l’éternité ». Cette solution du mot qui voyage sans retour ne résistera pas longtemps dans le film et nous l’observons : les secrets n’aiment pas la modernité. Un ordinateur n’est pas un arbre à qui l’on chuchote son secret pour qu’il le garde. L’homme arrive toujours à faire sauter le secret qu’il se nomme « hacker » ou « l’anonymous ». Ici le train c’est l’ordinateur. Dedans un homme, seul, face à des femmes androïdes à émotions différées, c’est-à-dire l’envers du décor, derrière le miroir. En pleine introspection il questionne les effets de la révélation de son secret en dehors du trou de l’arbre. L’autrefois est ainsi transposé à la machine : peut elle lui confier ses secrets avec l’espoir non avoué d’un retour, d’une réponse ? Internet c’est chuchoter « je t’aime » sans son, sans vue, sans voie, froidement, un véritable retour à l’archaïque. Le drame c’est lorsque les systèmes IOS ou Android ne sonne pas l’alarme qui accompagne aujourd’hui chaque réponse. D’autant plus que les réponses ne se font pas toutes en instantané. Ce temps différé est une racine de l’apprentissage parental, différer non pas nos émotions mais nos frustrations. Sans réponse je dois retraverser la frustration que je viens chercher, je risque la frustration et espère y trouver enfin l’apaisement par une simple réponse pixélisée. Ce retour en des temps caverneux signe t’il une évolution dans nos émotions ? Différer nos émotions n’est pas un progrès si elles doivent mourir sur écran des lamentations. Prendre le temps de dire, de ressentir le cheminement de l’Amour est un fait. Vouloir l’accélérer grâce à la machine est autre chose. Aujourd’hui en France, les patients sont traités pour une réponse qui est devenu pour eux un douloureux secret. Une souffrance psychique en onde de choc. Traiter un symptôme non virtuel, bien réel en lien avec une réponse qui ne correspond pas à notre désir. C’est le risque d’internet, de ne pas trouver son désir. Ce monde de connexion permanente illustre parfaitement la définition de l’Amour de Lacan : « Donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Quelque soit l’avis du travailleur sur la question il est un fait incontestable : que l’Amour soit vécu réellement, physiquement ou virtuellement la symptomatologie reste la même. La seconde scène de 2046 que nous allons découvrir montre cet acharnement dans la non réponse et dévoile la souffrance qu’elle implique.

SCENE II : Commentaires : Redevenu vulnérable comme un enfant sans réponse, un enfant qui ne rencontre plus l’autre, le sujet tente une nouvelle combinaison de résilience. Il va multiplier les rencontres, il va dupliquer son secret à plusieurs avec l’espoir d’une réponse devenu une obsession et non plus un désir. Un désir abîmé et désespéré. La solution par le numérique, le langage informatique n’est qu’une succession de chiffre. Une tentative désespérée de transformer du chiffre en mot de secours. On retrouve ici une vieille technique humaine. Ce que nous nommons l’infidélité est une duplicité du transfert mais nos inconscients savent qu’elle est illusion. Qu’est ce qui nous attire dans l’illusion sinon le fantasme de trouver le moyen d’éviter la vie, sa vraie direction celle d’une larme de joie et de tristesse ? Le transfert sur internet existe, la clinique des sujets hospitalisés ou sous traitement pour ce motif le démontre. Le transfert à distance telle que je l’ai exposé en mars 2014 à Poitiers existe aussi, nous le pratiquons tous les jours en Charente dans notre hôpital par le soin qui porte le doux nom de « Protocle J8 ». Pour éviter la récidive suicidaire nous appelons le patient plutôt que de le laisser sans réponse, un soin à la Winnicott pour redonner une place et une fonction à l’appel.Retour ligne automatique
Dans cette scène de 2046 la réponse ne vient toujours pas, la machine ressemble de plus en plus a une pulsion de mort. Son emprise s’installe, trouve une entrée par le doute non cartésien, le doute le plus humain. Suis-je aimé ? Il dit « Le doute s’installe en moi. Son silence était-il dû à son mécanisme à émotion différé ou au simple fait qu’elle ne m’aimait pas ? Je ne réussis à ne comprendre qu’une seule chose : je ne maîtrisais rien. La seule solution était d’en rester là ». Retour ligne automatique
En rester-là, ils sont nombreux à livrer le doute, puis le désespoir sur réseau. Parfois la mort programmée en directe sidère l’humain connecté. Le message fait place à la lettre. C’est d’autant plus sidérant que les phrases sont courtes, sans explications, comme une ombre du sujet déjà déconnecté de sa pulsion de vie. Le sujet, seul connaît les raisons de son geste qui va devenir réel la plupart du temps. L’autre devient un inter-médiaire sentinelle qui pourra appeler les secours. Le doute sur internet c’est la main de la mort. Un jeu mortel, un jeu gagnant aussi quand l’Amour est activé. Nous arrivons donc à notre conclusion, l’état psychique dans lequel chacun de nous plonge face aux silences de mort de cet inter pas si net.

III. CONCLUSIONRetour ligne automatique
Nous proposons de nommer ces sujets en souffrance du virtuel les anaclitiques. Internet fait revenir les amoureux aux cris disais-je, voici quelques explications. Bien différent de la définition de Spitz tout en étant frapper d’y retrouver des fragments de cette dépression déclenchée par le virtuel chez l’adulte. « On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres » écrivait Philippe Claudel dans les Ames grises que nous avons rencontrés lors d’un Congrès de psychiatrie du G.E.P.S à Nancy avec Patrick. Dès lors que nous ne savons plus, nous perdons une part d’existence et la dépression nous guette, celle dite anaclitique nous rappelle que nos mères peuvent disparaître à tout instant et même pour jamais. Ce lien privilégié avec elles ressurgit avec internet. Nous devenons des orphelins d’Amour, assommés et démunis alors que l’inter était bien net, internet ou le désir enfin accessible comme une infidélité, une entorse à cet Amour primordial, originaire. Adulte nous courons après ce refuge et personne n’y est pour rien, cela est terriblement humain. Retrouver le véritable Amour, une quête humaine. Mais à quel prix ? Le portrait des anaclitiques nous allons tout juste l’esquiver, il fera l’objet de mes recherches pour cette année. Retour ligne automatique
Ils se sentent abandonnées, ils le sont parfois. Ils prennent au pied de la lettre le mécanisme à émotion différé des réseaux. Ils se reconnectent ailleurs, se réfugient dans ce lien amoureux maternel pour rester debout. Mais ils s’acharnent avec la machine provoquant toujours plus fort le sentiment d’un éloignement brutal plus ou moins prolongé avec l’aimé devenu un horizon intenable. L’anaclitique perd de sa superbe en faisant chuter ses expressions pour devenir sidéré. Il ne sourit plus, il essaye de se battre avec cet électrochoc de la pulsion de mort. J’ai déjà démontré comment la pulsion de mort se travestit en pulsion de vie et s’empare du sujet. L’anaclitique est une cible de ce mécanisme. Il ne sait plus comment se nourrir, ne sait plus comment dormir. Il se transforme peu à peu en pantin et ses gestes se ralentissent au grand désespoir de ses proches qui s’empressent de le secouer ou de lui prodiguer quelques savoureux conseils « accroche-toi » ! Lui ne pense qu’à s’accrocher à une corde. De jours en jours il retrouve le goût de la carence affective. Le désespoir devient sa compagne, ne le quitte jamais. Ils réprouvent la peur, l’effroi d’une ancienne croyance : ils savent l’amour qu’ils ont pour l’autre, mais sans savoir ce que cela représente pour lui ou elle. Cependant en hospitalisation ce mécanisme est réversible. La clinique évolue, elle doit s’adapter aux nouvelles formes de symptômes et les réseaux provoque bien des symptômes traitables a condition de prendre la souffrance des anacilitiques au sérieux. Une souffrance virtuelle et pourtant bien réelle. Décidemment l’inter n’est pas si net.

Arnaud JODIER – Psychologue clinicien CH Camille Claudel - Formateur à la crise suicidaire

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